En matière de masturbation, j’appartiens plutôt à la génération de l’impression et de l’édition. Mes supports allaient des cartes à jouer récupérées dans les fêtes foraines aux pin-up des calendriers en passant par la section sous-vêtements du catalogue de La Redoute.

Coucou, tu veux voir ma…

C’était finalement des supports publics en ce sens qu’ils n’étaient pas uniquement des stimulants technologiques de la masturbation. En effet, on pouvait toujours dire que les cartes servaient à jouer, les calendriers à connaître la date et les jours et que, bien sûr, on ne regardait jamais les pages consacrées aux sous-vêtements dans La Redoute.

Il existait bien sûr des magazines érotiques et pornographiques mais, là, le jeu n’était plus le même : s’ils étaient trouvés, on était grillé. Il était inutile d’essayer d’expliquer que c’était pour un autre usage que nous les avions. Tout devait donc être mis en œuvre pour ne pas éprouver cette honte.

Il fallait donc une stratégie de mise en réserve et d’archivage desdits magazines. Des cachettes hyper-sûres devaient être dénichées. Du coup, l’appartement ou la maison devenaient des architectures qui n’étaient appréhendées que dans la perspective d’y trouver la meilleure cachette.

Et puis le temps de l’analogique et des vidéos est arrivé, vidéos qui bien souvent n’étaient que les enregistrements des films diffusés par Canal+. Mais cela restait très exceptionnel.

Je dis ces magazines et ces vidéos, mais il n’y avait pas pour autant abondance. Bien souvent on faisait avec un fond très réduit de quatre ou cinq magazines et une ou deux vidéos. Ce qui amenait à se masturber un nombre incalculable de fois sur les mêmes images, sur les mêmes plans, les mêmes scènes et avec les mêmes acteurs. Ces satanées musiques d’ascenseurs en bande-son me courent encore dans la tête des décennies plus tard.

Avec l’avènement du numérique, les caractères ASCII étaient bien souvent la matière première des nouvelles formes érotiques. C’était le temps où le numérique nous faisait faire un bond en arrière par rapport au confort de l’impression et de l’analogique. C’était le temps où il fallait plisser les yeux pour ne plus voir les caractères ASCII ou les sprites pour voir émerger, dans notre tête, ce que cachait le numérique tout autant qu’il le montrait.

Ce que le numérique apportait n’était donc pas tant une qualité des supports qu’un confort dans la gestion des supports de masturbation. La question de la cachette des supports venait enfin d’être définitivement résolue : personne dans mon entourage ne savait utiliser un ordinateur. En conséquence de quoi on pouvait commencer à stocker un nombre beaucoup plus important de supports. C’est donc une grande variété qui a marqué cette époque mais aussi une socialisation plus forte autour des supports de masturbation au travers des échanges de fichiers sur disquette.

A l’heure du web et du porno en streaming, c’est une banque de données impressionnante qui est à présent disponible et qui s’enrichit des pratiques d’amateurs qui s’auto-filment et s’auto-publient dans de bonnes ou de mauvaises intentions. Quoi qu’il en soit, on est loin des pratiques qui accompagnaient les technologies et les supports des années 80. Vous voulez une Asiatique à forte poitrine ? Une amatrice qui pratique une fellation ? Quoi que vous vouliez, c’est à portée d’un clic. Il suffit de parcourir les catégories, les mots clés et d’utiliser le moteur de recherche. Les supports de masturbation aussi ont été indexés.

Je n’évoque ici que l’évolution des technologies de publication mais il y a également l’aspect chimique (pilules en tout genre) et gadgets plus au moins robotisés (que j’avais évoqué dans L’érotisme japonais). Face à cette évolution sans précédent des technologies de publication donc, que peut-on dire de l’évolution des techniques et pratiques de masturbation ?

Maintenant que chaque écran devient potentiellement une « station d’assistance à la masturbation », peut-on dire que cela appauvrit l’imagination ? Est-ce que cela augmente le nombre de masturbation par personne connectée ? Y a t il des phénomènes d’addiction ? Les filles, que j’ai toujours crues, à tort ou à raison, moins à même d’avoir recours aux technologies de publication pour se masturber, ont-elles changé leurs pratiques en s’alignant sur celles des garçons ? Y a t il un onanisme technologique et numérique ?

Pas facile en tout cas d’aborder cette question sans se mettre soi-même en interrogation, surtout quand on a connu différents milieux technologiques en si peu de temps. Pas facile non plus de publier ses réflexions sur un sujet à la fois aussi intime que partagé par tous. Et, finalement, dans quelle mesure peut-on dire que la masturbation appartient aux techniques de soi ?

Billet initialement publié sur le site de Christian Fauré

Photo Flickr AttributionNoncommercial Henry M. Diaz

Source Owni

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