Par Régis Soubrouillard

Face à la multiplication des plans d’austérité imposés par la troïka des créanciers et des mesures de rigueur imposées qui conditionnent les plans de sauvetage du pays, à côté des grèves générales et des manifestations, en Grèce, les mouvements de désobéissance fiscale se multiplient.

 

« Qu’y a-t-il de certain dans ce monde, hormis la mort et l’impôt ? ». Les Grecs seraient ils en train de contredire Benjamin Franklin ?
Près de 200.000 personnes ont envahi les rues d’Athènes mercredi pour protester contre le plan d’austérité qui devait être mis au vote dans la nuit de jeudi à vendredi au parlement. 

Déjà assomés par un premier plan d’austérité, c’est une deuxième couche que vient de passer la fameuse troïka des créanciers (UE, FMI, BCE). En contrepartie d’un deuxième plan de sauvetage, le plan prévoit un abaissement généralisé des salaires dans le secteur privé, une réduction du nombre de salariés de la fonction publique,  de leur traitement, une baisse possible du salaire minimal ainsi que des hausses d’impôts faramineuses.

Athènes coule, les athéniens résistent. Encore jeudi, de violents heurts ont opposé manifestants et policiers dans la capitale : gaz lacrymonège, grenades assourdissantes, cocktails Molotov, bagarres. Face à l’inefficacité des mobilisations, grève générale et manifestations de masse, les appels à la désobéissance civile se multiplient. Blocage d’autoroutes privées, refus de paiement de la franchise hospitalière ou couverture des composteurs du métro par des sacs en plastique, les « Je ne paie  pas » gagnent du terrain.

DES SOULÈVEMENTS ANTI-FISCAUX CONTRE LES PRIVILÉGIÉS

C’est surtout la décision du gouvernement, d’imposer en urgence une taxe exceptionnelle sur l’immobilier qui a redonné une vigueur nouvelle au mouvement.
Cet impôt, impopulaire dans un pays où 70% de la population est propriétaire, s’ajoute à une hausse de la fiscalité décidée par le gouvernement socialiste. 

Des réseaux de gauche radicale font aussi circuler sur la toile des formulaires à remettre aux bureaux du fisc. Leurs signataires ont le choix entre refuser de payer les impôts supplémentaires ou payer en se réservant un recours en justice sur la constitutionnalité de ces nouvelles taxes. Dans un geste « gainsbourien », certains membres du mouvement brûlent leurs feuilles d’impôts face caméra !

Soyons réalistes, les mesures d’austérité imposées à la Grèce par l’Union européenne et le FMI ((30 milliards d’euros d’économie sur trois ans)  auront de grandes difficultés à être appliquées. Ne serait ce que parce que les bakchichs sont la norme et que le recouvrement de l’impôt n’est pas parfaitement  assuré (moins de 20% des impôts escomptés en 2011 rentreront dans les caisses).

Si l’inventivité des Grecs à contourner l’impôt n’est pas à négliger, le poids des taxes et la corruption étatique contribuent pour beaucoup à la faiblesse historique de la manne fiscale.Selon l’OCDE,  les impôts sur le patrimoine sont parmi les plus complexes du continent. Les propriétaires fonciers sont ainsi assujettis à 14 impôts et prélèvements différents sur leurs biens immobiliers.

En juin, la ministre grecque de l’Emploi, Louka Katselli, avait relancé le débat sur les aberrations du système fiscal grec citant l’exemple d’un couple payant neuf euros d’impôt annuel, avec deux résidences, deux voitures, et un voilier de 10 m.

Dans une étude sur « L’impôt et la contrainte », Jean-Marie Monnier, professeur d’économie au Centre d’économie de la Sorbonne rappelle qu’au 19è siècle les révoltes fiscales étaient devenues l’expression de la lutte des classes : « En effet, le système de prélèvement, particulièrement dans sa manifestation la plus inégalitaire, peut être analysé comme un circuit de collectage de ressources en provenance des classes dominées, et de redistribution vers les Ordres dominants. En arrière plan des soulèvements anti-fiscaux apparaît donc le ressentiment contre les privilégiés qui amplifie l’impression d’une servitude nouvelle, d’autant plus vive qu’elle s’exerce au profit d’une entité politique lointaine ».

LA DETTE, UN MÉCANISME DE LUTTE DU CAPITAL CONTRE LE TRAVAIL

C’est moins le refus de participer à la solidarité nationale qu’exprime ce mouvement de désobéissance fiscale que le sentiment de devoir s’acquitter d’une dette dont ils ne sont pas responsables (le creusement de la dette grecque remonte à l’époque de la dictature des colonels), une mise en cause directe d’un état jugé spoliateur et des banques spéculatrices, la dénonciation des inégalités de traitements face à l’impôt (les impôts des salariés et retraités sont prélevés à la source, les terrains sur lesquels reposent une chapelle ne sont pas taxés etc…), ainsi que la pression des créanciers, FMI, UE, BCE, ces « entités politiques lointaines » d’un nouveau genre. 

Déjà Marx dénonçait cette  appropriation de l’Etat par les bourgeois, par le mécanisme de la dette publique, véritable instrument de la lutte du capital contre le travail,  : « la dette publique, en d’autres termes l’aliénation de l’État, qu’il soit despotique, constitutionnel ou républicain, marque de son empreinte l’ère capitaliste. La seule partie de la soi-disant richesse nationale qui entre réellement dans la possession collective des peuples modernes, c’est leur dette publique. Par un coup de baguette, elle gratifie l’argent improductif de la vertu reproductive et le convertit ainsi en capital, sans qu’il ait pour cela à subir les risques, les troubles inséparables de son emploi industriel et même de l’usure privée. La dette publique a donné le branle aux sociétés par actions, au commerce de toute sorte de papiers négociables, aux opérations aléatoires, à l’agiotage, en somme, aux jeux de bourse et à la bancocratie moderne. Dès leur naissance, les grandes banques, affublées de titres nationaux n’étaient que des associations de spéculateurs privés s’établissant à côté des gouvernements et, grâce aux privilèges qu’ils en obtenaient, à même de leur prêter l’argent du public ». D’où la nécessité de recourir à l’emprunt et une explosion de la fiscalité.

L’auteur du Capital en arrivait néanmoins à une autre conclusion: «Il n’y a qu’une seule façon de tuer le capitalisme : des impôts, des impôts et toujours plus d’impôts».

Un impôt « lourdement progressif et graduel », précisait Marx…
 Source : Marianne2
Advertisements