Le siège de l'AIEA à Vienne.

Le siège de l’AIEA à Vienne.AP/RONALD ZAK

Le dernier rapport trimestriel de l’Agence internationale à l’énergie atomique (AIEA) sur le programme nucléaire iranien, publié mardi 8 novembre, était très attendu. Depuis plusieurs jours, les informations filtraient sur de nouvelles preuves permettant d’affirmer, pour la première fois, que l’Iran développe un programme nucléaire à visée militaire. Des révélations accompagnées d’une escalade diplomatique, Israël disant ne plus exclure des attaques préventives contre des installations nucléaires iraniennes, et les médias anglophones, à l’instar du Guardian, évoquant des préparatifs américain et britannique en ce sens.

Ce rapport marque bel et bien un tournant. « C’est la première fois qu’une institution multilatérale endosse la présomption longtemps partagée par les Américains et les Européens que le programme nucléaire iranien a une visée militaire directe », explique Suzanne Maloney, experte sur l’Iran au Saban Center for Middle East Policy de la Brookings institution, un groupe de réflexion américain.

Si le ton se veut prudent – le rapport ne conclut pas formellement à la nature militaire du programme iranien –, il n’en demeure pas moins convaincant de part les détails fournis. Cette tonalité plus ferme est en ligne avec « le changement dans la façon dont l’AIEA gère ce dossier depuis le départ de Mohamed ElBaradei« , estime Thierry Coville, chercheur à l’IRIS. Par rapport à M. ElBaradei, qui prônait la négociation, le nouveau directeur, Yukiya Amano, semble avoir adopté une ligne plus clairement pro-occidentale, estime ce spécialiste de l’Iran.

Pour les Occidentaux, le temps presse. « Avec les échéances qui pointent à l’horizon 2012, ce rapport est la dernière fenêtre de tir pour mettre la pression sur l’Iran avant que le contexte géopolitique ne change », note Benjamin Sanchez, chargé de recherche à la Fondation pour la recherche stratégique. Une année qui sera marquée par les élections américaines en novembre, à l’approche desquelles le dossier iranien sera progressivement occulté par les problèmes nationaux. Et surtout, par les élections russes qui devraient voir, selon les pronostics, le retour de Vladimir Poutine au pouvoir. Or, ce dernier pourrait être tenté d’utiliser le levier iranien pour contrer le projet de défense antimissile de l’OTAN, au menu des discussions de son prochain sommet à Chicago en mai.

« UN PAYS DU SEUIL »

 

Le président iranien, Mahmoud Ahmadinejad, visite le site d'enrichissement d'uranium de Natanz, le 8 avril  2008.

Le président iranien, Mahmoud Ahmadinejad, visite le site d’enrichissement d’uranium de Natanz, le 8 avril 2008.AP

Les informations fournies à l’agence par dix pays membres, vraisemblablement par leurs services secrets, et basées sur ses propres sources, en particulier des photos satellitaires de la base militaire de Parchin, près de Téhéran, « indiquent que l’Iran a mené des activités visant à développer un engin explosif nucléaire », précise l’agence. Certaines de ces activités sont spécifiquement liées au développement d’armes nucléaires : la production d’uranium pour le transformer en matériau utilisé dans une ogive ou des simulations sur ordinateur concernant l’explosion d’une bombe nucléaire.

Pour Benjamin Sanchez, « ces éléments permettent, grâce à l’apport de nouvelles preuves notamment concernant les travaux de recherche en matière d’explosif, de qualifier de façon certaine l’Iran de pays du seuil« . Un qualificatif donné aux pays maîtrisant l’ensemble de l’éventail des éléments qui permettent la construction du nucléaire militaire, mais ayant décidé politiquement de ne pas procéder à cette construction.

« C’est une évolution importante » dans l’appréhension du dossier nucléaire iranien mais qui laisse encore d’autres alternatives que celle d’attaques militaires. Pour les experts, la menace réitérée ces derniers jours par Israël relèverait d’ailleurs plus du « coup de bluff ». En fait, « nous sommes face à un jeu à plusieurs niveaux, dans lequel les Israéliens tentent d’influencer les Etats-Unis et les Chinois avec l’espoir de créer les conditions pour plus de sanctions économiques qui pourraient rendre toute attaque inutile », analyse Suzanne Maloney. Un « coup de bluff » qui irait dans le sens des Etats-Unis et de la Grande-Bretagne « pour amener la Chine à jouer le jeu des sanctions », ajoute M. Sanchez.

LA CHINE AU CENTRE DU JEU

 

La Chine est le seul pays membre permanent du Conseil de sécurité de l'ONU à refuser le principe de nouvelles mesures coercitives contre l'Iran.

La Chine est le seul pays membre permanent du Conseil de sécurité de l’ONU à refuser le principe de nouvelles mesures coercitives contre l’Iran.AFP/FREDERIC J. BROWN

La Chine se trouve en effet au centre de cet épineux jeu diplomatique. L’éventail des sanctions adoptées jusqu’à présent au niveau des Etats-Unis, de l’Union européenne et de l’ONU est déjà très large. Leur intensification, dans le domaine énergétique notamment, semble avoir depuis plus d’un an un impact, au point de gêner le régime iranien, note Suzanne Maloney. Mais elles trouvent leur limite dans le refus de la Chine de toute sanction qui aurait un caractère contraignant sur ses liens commerciaux avec l’Iran, hors du domaine nucléaire.

« Les Etats-Unis et Israël sont davantage dans une logique visant à étouffer le régime iranien, dans la perspective d’une stratégie de changement de régime », note M. Sanchez. La question est donc maintenant de savoir, estime Mme Maloney, « dans quelle mesure les Chinois sont prêts à se confronter directement aux Iraniens en prenant des mesures significatives et explicites pour réduire leur investissement en Iran ». Un changement de position sur lequel l’experte américaine reste sceptique.

A la publication du rapport, la Russie et la Chine ont réitéré leur opposition même à une intensification des pressions économiques. Les Américains jouent là une partie délicate, souligne Suzanne Maloney. Une intensification des sanctions, notamment sur la Banque centrale iranienne, comme l’envisage Washington, pourrait avoir pour conséquence de s’aliéner les Chinois. « Or, cela serait problématique pour le président américain qui se trouve en pleine campagne électorale et doit gérer la crise économique », note-t-elle.

Par ailleurs, depuis son entrée en fonction, Barack Obama a réussi à s’assurer la coopération de la Russie. « Si de nouvelles frictions se font jour entre Washington, l’Europe et Moscou, il va être difficile de parvenir à des mesures efficaces et cela pourrait donner le sentiment à l’Iran qu’il peut continuer à défier la communauté internationale sans recevoir des pénalités supplémentaires », selon Mme Maloney.

LE CONFLIT EN DERNIER RECOURS

 

La centrale de Bouchehr, construite par la Russie à 1 200 kilomètres au sud de Téhéran.

La centrale de Bouchehr, construite par la Russie à 1 200 kilomètres au sud de Téhéran.AFP/MAJID ASGARIPOUR

Pour les experts, le rapport éclaire ainsi davantage sur les divisions qui existent entre, d’une part, Washington et l’Europe et, d’autre part, la Chine et la Russie, que sur la nature du programme nucléaire iranien. Et « il va continuer à alimenter les rumeurs de possibles voies alternatives pour gérer la menace iranienne, y compris des attaques », poursuit Suzanne Maloney. Une éventualité à laquelle aucun expert ne donne, à l’heure actuelle, de crédibilité bien que, comme le note M. Sanchez, « on sent tout de même qu’il n’y a jamais eu une telle tension depuis le début de la crise du nucléaire iranien ».

Un enchaînement incontrôlé semble ne servir les intérêts d’aucun des acteurs en présence. « Israël n’a aucun intérêt à attaquer l’Iran car en chaîne, cela provoquerait des problèmes avec le Hezbollah et le Hamas. Il y aurait le risque que l’Iran sorte du traité de non prolifération nucléaire et ne soit plus lié par l’accord de garanties signé avec l’AIEA, ce qui aurait pour conséquence de mettre un terme aux inspections« , indique Benjamin Sanchez. Les bouleversements régionaux des derniers mois, notamment le changement dans l’équilibre des relations avec l’Egypte et la Turquie, ne prêchent pas non plus en faveur d’une prise de risque pouvant entraîner Israël dans une guerre longue, ajoute Suzanne Maloney.

Seul le sentiment du passage d’une menace virtuelle à une menace réelle pourrait changer la donne pour Israël. Dans ce cas, les Etats-Unis n’auraient pas les moyens d’empêcher une attaque israélienne, estime Mme Maloney. Il est cependant vraisemblable qu’ils se retiennent d’y participer, même si le dossier iranien devrait occuper une place centrale dans la campagne électorale. Ainsi, ajoute-t-elle, « alors que l’administration américaine est en train de retirer ses troupes d’autres terrains de conflits, il semble inconcevable de rallier l’opinion publique autour d’une nouvelle guerre au Moyen-Orient, ayant un coût humain et économique, surtout si elle est lancée par Washington et non par une force multilatérale ».

Pour la Chine et la Russie, un nouveau conflit avec l’Iran serait le pire des scénarios. « Les conséquences d’une frappe contre les installations nucléaires, pétrolières ou gazières ne seraient pas favorables aux Russes et aux Chinois. Cela ne serait pas bon pour l’économie ni pour la question de la souveraineté telle qu’elle est posée dans la doctrine de pouvoir chinoise et russe », conclut Benjamin Sanchez.

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