Martin Untersinger
Journaliste et étudiant

Pour ne plus se laisser surprendre par la récidive ou réorienter les patrouilles, justice et police, aidées d’IBM et autres, apprivoisent tableurs et Google Maps.


Tom Cruise dans « Minority Report », le film de Steven Spielberg, 2002

1956 : l’écrivain de science-fiction Philippe K. Dick imagine dans « Minority Report » une société dans laquelle les crimes peuvent être prédits et empêchés avant qu’ils ne surviennent.

2011 : aux Etats-Unis, mais aussi en Grande-Bretagne ou au Canada, les logiciels et les ordinateurs sont de plus en plus utilisés par les autorités judiciaires ou policières pour… prévoir et prévenir les crimes. Explications.

En Floride, un logiciel antirécidive

L’année dernière, la société américaine IBM et l’agence de la délinquance juvénile de Floride ont annoncé leur collaboration. L’agence utilise depuis un logiciel conçu par IBM qui permet de prévoir la récidive des mineurs délinquants.

En fonction d’un certain nombre de paramètres – comme l’âge, l’environnement familial, le casier judiciaire ou les fréquentations –, il fait office d’« aide à la décision » pour l’officier de probation, en fonction du risque de récidive. Ainsi, l’administration peut « orienter plus efficacement les adolescents vers les meilleurs programmes de réhabilitation », précise IBM.

Joint par Rue89, Mark Greenwald, chargé de la recherche au sein de l’agence, précise :

« Nous ne disposons pas d’analyse individuelle. Nous ne savons pas qui va faire quoi, on ne peut pas dire : “Tiens, cet enfant va récidiver.” Cela n’a rien à voir avec “Minority Report”.

Nous avons seulement une analyse de données qui nous donne des tendances générales pour un groupe de plusieurs milliers d’adolescents, afin de nous aider à évaluer les risques et mieux comprendre ce qui motive la délinquance. »

Mark Greenwald y voit un autre avantage :

« Beaucoup d’administrations américaines, y compris la nôtre, font face à de sévères coupes budgétaires. Ce système nous permet de mieux allouer nos ressources. »

A Santa Cruz, algorithmes et tremblements de terre

L’analyse des données ne s’arrête pas là. A New York, Edmonton, Minneapolis, Los Angeles, Memphis ou Santa Cruz, la police utilise des logiciels pour prédire le lieu et la date d’un crime… avant qu’il ne soit commis.

La ville de Santa Cruz a mis en pratique depuis le 1er juillet un algorithme développé à Los Angeles par un mathématicien de 29 ans, basé sur les formules utilisées pour étudier les tremblements de terre et leurs répliques.


L’algorithme utilisé dérive de la prédiction sismologique (DR)

Là aussi, l’algorithme « digère » de grands amas de données sur la criminalité, et fournit aux policiers des tendances, des probabilités, des intervalles temporels et des zones géographiques où les crimes ont une forte probabilité d’être commis.

Le programme, qui tourne sur un banal ordinateur, est d’une simplicité désarmante et utilise des outils grand public, notamment Google Maps, pour afficher les données et les informations calculées. Les patrouilles utilisent ces cartes pour renforcer leur présence dans les zones désignées.


Une capture d’écran du logiciel : P est la probabilité qu’un crime survienne dans les 24 heures ; Pveh, pour les vols de voiture ; Pres, pour les cambriolages ; TW, les intervalles dans lesquels ces crimes sont susceptibles d’être commis (DR)

Contacté par Rue89, Zach Friend, de la police de Santa Cruz, est satisfait de l’efficacité du programme :

« Nous avons fait un premier bilan après trois mois : nous avons assisté à une baisse de 17% des crimes sur lesquels nous nous concentrons (vols de voiture, cambriolages). »

Le journaliste américain Joel N. Shurkin expliquait il y a quelques semaines sur TPM que l’algorithme avait vu juste sur 40% des crimes qu’il était censé prévoir.

La police américaine était déjà équipée de CompStat, un logiciel qui analysait les données de la criminalité. Pour Zach Friend, les logiciels prédictifs constituent une vraie amélioration :

« Les données sont réactualisées quotidiennement, tandis que CompStat l’est mensuellement. De plus, si un crime est commis à un endroit A, CompStat va nous dire d’allouer des ressources à l’endroit A. Le nouveau programme analyse le crime commis en A et essaie de prédire où le prochain crime pourrait être commis – peut-être en B. »

IBM, aussi sur la route de Memphis

A Memphis, c’est encore IBM qui s’est associé à la police et au département de criminologie de l’Université, dès l’année 2005. Et cela semble faire ses preuves.

L’institut d’étude Nucleus a conclu l’été dernier que la police de Memphis avait assisté à « une réduction des crimes de 15,8%, sans augmentation parallèle du nombre d’officiers et tout en étendant son champ d’action ».

Contacté par Rue89, Christophe Herman, de la division logiciel d’IBM nous donne quelques détails sur le fonctionnement de ce logiciel. Ce dernier traite de grands amas de données (mains courantes, plaintes…), et de nombreux paramètres (météo, événements sportifs…) :

« Toutes les informations atterrissent dans des bases de données qui ne sont pas forcément connectées entre elles. On peut, par exemple, s’apercevoir que dans le secteur de la gare entre 22 heures et 23 heures il y a une recrudescence de situations anormales. On découvrira peut-être qu’il y a un groupe de pickpockets qui opère. L’analyse prédictive permet de détecter un facteur anormal ou une corrélation qui aurait échappé à la police. »

L’enjeu est fort pour IBM, qui a beaucoup misé sur l’analyse prédictive : près de 12 milliards de dollars dont l’achat de deux sociétés (SPSS pour 1,2 milliard de dollars en 2009 en et Cognos pour 5 milliards en 2007).

La « police prédictive », un mouvement plus large

Le crime, une affaire trop complexe pour être prédite ? Ce n’est pas l’avis de Jeff Brantingham, un anthropologiste de l’université de Los Angeles qui y a supervisé le projet de police prédictive, qui expliquait au Los Angeles Times :

« Les détracteurs du projet veulent vous faire croire que les humains sont trop complexes et trop aléatoires. Ce n’est pas le cas. Un crime, c’est de la physique. »

L’idée de prévoir les crimes avant qu’ils ne surviennent semble faire son chemin, du moins dans les administrations américaines. Dès 2010, Charlie Beck, le chef de la police de Los Angeles, déclarait :

« Alors que la police a peu à peu repoussé le crime, nous cherchons ce qui peut nous amener au niveau supérieur. Je pense sincèrement que c’est la police prédictive. »

De fait, les autorités américaines ne prennent pas ce sujet à la légère : l’année dernière, l’agence chargée de la recherche pour le ministère américain de la Justice a tenu un symposium sur le sujet, qui a posé les bases d’un développement plus large de cette pratique : définitions, retours d’expériences, questions éthiques…

L’agence a d’ailleurs octroyé une bourse à sept services de police pour qu’ils continuent leurs expérimentations.

Les crimes « moins chers à prévoir qu’à résoudre »

Aux Etats-Unis comme en Europe, crise oblige, les forces de l’ordre voient leurs effectifs et leurs moyens décroître, alors que la délinquance ne montre aucun signe de faiblesse. Les logiciels constituent un bon moyen de rationaliser les effectifs. Même si la faible ampleur de la police prédictive ne peut pas prétendre pallier cette contraction du personnel, on en est pas si loin. Pour Scott Dickson, analyste pour la police du Texas et blogueur :

« Cela revient moins cher de prévenir un crime que de le résoudre : c’est ça la vraie promesse [de ces programmes, ndlr]. »

Evidemment ces pratiques ne vont pas sans poser des questions éthiques, et certains craignent que des individus soient inquiétés avant d’avoir commis une quelconque infraction. Zach Friend balaie ces inquiétudes :

« Ce programme prédit les lieux, pas les gens. Il produit des cartes par jour, de 150 m par 150 m. Cela ne concerne pas directement des gens, cela permet simplement de déployer des policiers. »

Et en France ?

Contacté par Rue89, une porte-parole d’IBM en France explique :

« Il n’y a pas de contrat auprès de collectivités locales ou de la police nationale, même si, dans le cadre normal de notre activité, il y a eu des contacts et des présentations privées au ministère de l’Intérieur, qui n’ont pas abouti ».

« En France c’est perçu comme plus délicat, plus sensible, on a pas totalement tiré profit de ce que ces solutions peuvent amener », juge Christophe Herman.

La police nationale, jointe par Rue89, confirme ces informations : « Il n’y aucun lien entre IBM et la police nationale », nous assure un porte-parole. Pas non plus de logiciel d’analyse prédictive dans les cartons. Un autre porte-parole :

« Nous avons des logiciels de constat, notamment le Stic, qui fournit une analyse très vaste, mais pas d’analyse prédictive. En France, au niveau informatique, la Cnil bloque beaucoup de choses, et c’est tant mieux. Je ne suis pas sûr qu’elle autorise ce type de logiciel. »

Les policiers français marcheront-ils sur les pas de leurs collègues américains ? Difficile à prévoir.

Source rue 89