Aux îles Caïmans, des moustiques modifiés ont été lâchés dans le cadre d’un essai de terrain inédit – et controversé – visant à lutter contre le vecteur de la dengue.

Maurice Mashaal

© Shutterstock/mrfiza

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Le virus de la dengue est transmis par les piqûres de moustiques femelles, principalement de l’espèce Aedes aegypti. Le lâcher de mâles génétiquement modifiés de façon à ne pas avoir de descendance viable est une méthode envisagée pour réduire les populations du moustique et empêcher ainsi la propagation de la dengue.

Pour en savoir plus

A. F. Harris et al., Field performance of engineered male mosquitoes, Nature Biotechnology, vol. 29, pp. 1034–1037, 2011.

À lire aussi :

J. Carlson et A. Carey, Le moustique, expert en odeur humaine, Pour la Science n° 408, octobre 2011.

L’auteur

Maurice Mashaal est rédcateur en chef à Pour la Science

La dengue est une infection virale aux symptômes grippaux qui touche plusieurs dizaines de millions de personnes chaque année dans le monde. Certaines formes hémorragiques sont graves et parfois fatales. Il n’existe encore ni vaccin ni traitement spécifique de cette maladie transmise par les piqûres de moustiques, principalement de l’espèce Aedes aegypti. La lutte contre ce vecteur est donc l’une des priorités des autorités de santé dans de nombreux pays tropicaux.

Luke Alphey, zoologiste à l’Université d’Oxford et créateur de l’entreprise de biotechnologie Oxitec, a conduit avec huit collègues un essai de terrain qui suscite à la fois espoirs et réserves : sur l’île de Grand Caïman, un territoire britannique des Caraïbes, ces chercheurs ont procédé en 2009 à des lâchers de moustiques mâles génétiquement modifiés, une méthode envisagée pour diminuer les populations du moustique Aedes aegypti. Avec des résultats encourageants, selon eux.

Des moustiques ont été élevés en laboratoire et génétiquement modifiés de façon à ce qu’ils aient besoin d’un apport régulier de tétracycline, un antibiotique commun, pour survivre. L’idée sous-jacente est que, lâchés dans la nature, des mâles adultes ainsi modifiés s’accoupleraient avec des femelles et produiraient une descendance qui, privée de tétracycline, ne parviendrait pas à l’âge adulte. Alors, à condition que ces mâles modifiés soient des rivaux efficaces des mâles sauvages, la population de moustiques diminuerait rapidement.

L. Alphey et ses collègues ont d’abord effectué des tests en laboratoire, qui ont indiqué que les moustiques mâles génétiquement modifiés sont aussi compétitifs que les autres pour se reproduire, et que la mortalité de leur progéniture dépasse les 95 pour cent avant l’âge adulte.

Les biologistes ont ensuite lâché en quatre semaines près de 19 000 mâles modifiés sur un site de dix hectares de Grand Caïman. Le suivi des populations et des pontes, réalisé par échantillonnages, a montré que les mâles relâchés représentaient environ 16 pour cent de l’ensemble des mâles présents en ce site durant cette période, et que près de dix pour cent des larves écloses à la suite des lâchers descendaient des mâles introduits.

L. Alphey et ses collègues en concluent que les moustiques modifiés se reproduisent suffisamment sur le terrain pour que l’on envisage de tels lâchers afin d’éradiquer une population de Aedes aegypti. Toutefois, Vincent Corbel, entomologiste médical à l’ird, est très sceptique sur le rapport coût-efficacité de telles opérations. Il précise qu’une éradication nécessiterait des lâchers massifs, fréquents et simultanés en de nombreux endroits pour assurer la diffusion du gène d’intérêt dans la population ciblée.

Cette méthode de contrôle s’apparente aux lâchers de mâles rendus stériles par irradiation, technique appliquée avec succès depuis plusieurs décennies à certains insectes nuisibles, tels que la lucilie bouchère et la mouche méditerranéenne des fruits. Mais l’irradiation fragilise les moustiques mâles, dont la compétitivité devient insuffisante. La méthode des mâles génétiquement modifiés pallie cet inconvénient, mais en présente d’autres. Notamment ceux d’être plus complexe et d’introduire un nouveau gène dans la nature.

Source pourlascience