François Krug
Journaliste Rue89

Le Président s’est à nouveau réclamé du Conseil national de la résistance, dont le programme, mis en place après guerre, fait pourtant partie des valeurs de la gauche.


Les représentants du Comité national de la Résistance

Le programme du Conseil national de la Résistance (CNR) est notamment à l’origine de la protection sociale, l’objet du déplacement de Nicolas Sarkozy à Bordeaux. Dans son discours, le Président a multiplié les références à ce texte adopté en 1944 et s’est présenté comme l’héritier de ses auteurs :

« Ceux qui ont trahi l’héritage du Conseil national de la Résistance, ce sont ceux qui ont refusé depuis des décennies toute réforme par lâcheté et par opportunisme politique. […]

Pouvons-nous regarder notre système de protection sociale comme si rien ne s’était passé entre 1945 et 2011 ? […] Le Conseil national n’a pas voulu d’un système d’aumône. »

Ce sont pourtant des anti-sarkozystes qui ont remis le programme du CNR à la mode. Comme le collectif Citoyens résistants d’hier et d’aujourd’hui, créé en 2007 en réaction à une visite de Nicolas Sarkozy sur le plateau des Glières, et son parrain, Stéphane Hessel, lui-même ancien résistant.

Selon Hessel, il faut « résister » à Sarkozy

Dans une interview à Rue89, l’auteur du best-seller « Indignez-vous ! » expliquait pourquoi le texte de 1944 était encore d’actualité :

« Il ne s’agit pas de dire que nous vivons sous un régime aussi pénible que ne l’étaient le national-socialisme ou même Vichy […].

Nous ne sommes pas dans la même situation. Mais si nous avons des adversaires qui ne sont pas aussi clairs que l’étaient Pétain, ou Laval, ou Hitler, ces adversaires existent : il faut les connaître, les décrypter et il faut leur résister avec la même énergie, même si ces adversaires n’ont plus la même violence.

– Vous pensez à qui ?

– A Sarkozy, au gouvernement actuel, à l’Europe actuelle. Parce que je pense qu’il ne s’agit pas seulement de résister à ce qui va mal en France, mais aussi en Europe et dans le monde. »

Un texte adapté à la crise ?

C’est aussi la crise économique qui a remis au goût du jour le texte. Plus qu’un appel à la résistance, c’est en effet un programme de gouvernement que le CNR avait adopté. Avec un Etat fort, un capitalisme contrôlé, des banques et des industries nationalisées, la protection sociale garantie pour tous, autant de thèmes chers à la gauche.

Pourtant, Nicolas Sarkozy n’a pas attendu Stéphane Hessel pour se référer à l’héritage des résistants.

Depuis son élection, le Président évoque régulièrement le programme du CNR. Une référence permettant, dans ses discours, d’appeler à l’unité nationale et de justifier les réformes :

  • en mai 2007​, dans un discours électoral au Havre avant les législatives : « Il en a fallu de l’audace aux hommes du Conseil national de la Résistance […]. Sans cette audace, nous ne ferons rien » ;
  • en septembre 2007, dans un discours sur la fonction publique : « Le moment est venu de refonder l’Etat, de refonder le service public, de refonder la fonction publique, comme on l’a fait en 1945 avec le programme du Conseil national de la Résistance […] ;
  • en juin 2009, devant le Congrès réuni à Versailles : “Nous rêvons tous de faire coïncider la logique économique avec cette exigence républicaine. Ce rêve nous vient, pourquoi ne pas le dire, du Conseil national de la Résistance qui, dans les heures les plus sombres de notre histoire, a su rassembler toutes les forces politiques pour forger le pacte social qui allait permettre la renaissance française” ;
  • en février 2011, dans un discours sur la dépendance : “[Ce projet] exige de la part de chacun un effort sur lui-même pour s’élever au-dessus des clivages partisans et idéologiques et laisser sa conscience, son cœur, sa raison indiquer la voie de l’intérêt général comme le firent jadis les auteurs du programme du Conseil national de la Résistance et les bâtisseurs de la Sécurité sociale.”

Le texte du CNR est-il de gauche ?

Le chef de l’Etat peut-il vraiment se réclamer de ce programme, alors que ses auteurs prônaient la planification de l’économie ou les nationalisations ?

Oui, à condition de distinguer l’esprit du texte et ces mesures concrètes. Et de garder en tête le contexte historique : en 1944, Nicolas Sarkozy aurait sans doute approuvé ce contrôle de l’économie par l’Etat.

“Ce texte se voulait le reflet de l’unité politique de la Résistance”, des communistes aux plus conservateurs, souligne l’historienne Claire Andrieu. Un texte de compromis, donc, et dont les mesures ont été “très largement mises en œuvre” à la Libération, par une gauche et une droite unies.

Difficile, donc, d’affirmer que le programme du CNR est un “texte de gauche” :

“C’est à moitié vrai et à moitié faux. Vrai, car dans la clandestinité, les forces qui ont poussé à la rédaction d’un programme commun étaient les socialistes et les communistes.

Faux, car à l’époque, l’Etat-providence était perçu comme le symbole de la modernisation de la France, même à droite. C’était dans les conceptions de l’époque : l’Etat était le facteur d’équilibre.”

L’Etat comme facteur d’équilibre ? Aujourd’hui aussi, la gauche et la droite peuvent toutes les deux reprendre cette idée fondant le programme du CNR… et en donner, donc, des interprétations différentes.

Si le programme du CNR revient aujourd’hui dans le débat, c’est aussi grâce à la mythologie qu’il véhicule, explique Claire Andrieu :

“On voit ressurgir aujourd’hui l’image de la Résistance : le programme du CNR a été préparé dans la clandestinité, il y a toute une épopée, un souffle.”

Un souffle utile, en période électorale, pour mobiliser. A gauche comme à droite.

Source rue89