Environ un millier de manifestants anti-Wall Street ont défilé jeudi près de la Bourse de New York, sous forte surveillance policière.

Environ un millier de manifestants anti-Wall Street ont défilé jeudi près de la Bourse de New York, sous forte surveillance policière.AFP/DON EMMERT

New York Correspondant – Rendez-vous avait été pris le matin pour 10 heures. Il a finalement eu lieu à 21 heures : « La journée a été dingue ». La veille, Katie Davison, 31 ans, s’était couchée à 4 heures du matin. « Réunion sur réunion ». Elle était si fatiguée qu’elle a raté la première action du jour : l' »occupation », tôt le matin, des rues entourant la Bourse new-yorkaise.

Un gros millier de personnes s’étaient mobilisées. Des affrontements ont eu lieu avec la police, qui a procédé à quelque 200 arrestations. Après le « petit déjeuner », comme elle dit, elle a fait l’impasse sur le « déjeuner » : l’occupation des stations de métro du sud de New York. Motif : cette action-là avait été programmée par des syndicats et des groupes de gauche du type Move On, et Katie se méfie des velléités de « récupération ».

Elle s’est, en revanche, retrouvée au « dîner », en soirée, dans le cortège qui a défilé sur le pont de Brooklyn. La jonction avec les syndicalistes et d’autres mouvements, en particulier étudiants, s’est faite là. Occupy Wall Street a revendiqué 20 000 marcheurs.

Pour fêter leur deuxième mois d’existence, même si la police n’a pas donné de chiffre, le nombre était de très loin le plus important que les occupants aient jamais mobilisé à New York. Sauf que les chiffres, Katie n’en a cure. Cette cinéaste documentariste est une des têtes pensantes d’Occupy Wall Street, dirigeante de fait d’un « mouvement sans dirigeant », comme elle le revendique. « Peu importe combien nous étions ; ce qui compte, c’est de changer le regard des gens, pas de se compter comme l’ont toujours fait les politiciens traditionnels », dit-elle.

Elle est venue avec Andrew Huckins, 26 ans, de Northampton, dans le Massachusetts, un vendeur de produits agricoles. Ils savent que beaucoup prédisent le délitement de leur mouvement. Avec les grands froids qui approchent, leur idée d’« occuper les espaces pour les libérer  » devrait connaître des heures moins romantiques. Katie : « On a la réponse : des églises, des mouvements spirituels, des associations vont nous ouvrir leurs locaux. »

Après quelques réticences, ils admettent qu’il existe désormais en leur sein « des débats assez vifs ». Premier d’entre eux : où va le mouvement ? Andrew : « Certains commencent à dire qu’il nous faut des mots d’ordre. C’est contraire à notre philosophie. Tout notre succès tient à notre différence. Les gens sont atomisés, fourbus, désespérés. Ce qui compte, ce n’est pas un programme, c’est reconstruire de la communauté. » En France, on dirait du « lien social ».

Transcender la politique

Katie : « On change l’espace physique comme Facebook et YouTube changent l’espace virtuel. Dans un réseau social, il n’y a ni programme ni chef : un type vient, son discours plaît et résonne dans l’opinion. Aux gens de faire émerger leurs aspirations. La gauche a toujours échoué parce qu’elle a fait comme les autres : un gros appareil, des mots d’ordre et la déception au bout. Nous devons transcender la politique traditionnelle. »

Deuxième débat : les relations avec la gauche. Katie : « On n’est pas là pour accéder au pouvoir. Notre objectif, c’est la justice économique et sociale. Cela, partis et syndicats, obnubilés par leurs échéances politiques, ne peuvent l’assumer réellement. » Andrew : « Ceux qui parmi nous veulent nous ramener dans le giron, on les flaire vite. A un moment, ils vont dire : « Si Obama était battu, ce serait pire ». » Quel est le rapport de force à l’intérieur ? 50-50, disent-ils.

Dernier débat : l’argent. Brusquement, il afflue. Il y a ceux qui y voient un mal nécessaire. Nos « radicaux », eux, se méfient : « Beaucoup de sponsors voudraient contrôler l’attribution de leurs dons. Il ne faut pas accepter. » L’avenir immédiat ? Katie : « Les maires nous ont rendu un fier service en nous expulsant. On n’a jamais vu autant de gens venir vers nous. Nous devons nous réinventer constamment, et on n’a pas fini de vous étonner. » Une confiance inébranlable les habite toujours.

Sylvain Cypel

Source Le Monde.fr